L’art d’évoluer dans la continuité

Quand on prend la relève d’une entreprise familiale, on est confronté à un triple défi : assurer la poursuite des activités, faire évoluer l’entreprise et imprimer sa marque. Jacques-Étienne Côté, de Digico, et les frères Pierre et Patrice Vézina, de Vézina Assurances, ont relevé ce défi avec brio : ils ont propulsé leur entreprise vers de nouveaux sommets, tout en préservant les valeurs du fondateur.

Depuis que Jacques-Étienne Côté a pris la barre de Digico, en 2007, l’effectif est passé de 55 à 100 personnes et les revenus ont doublé. La PME lavalloise de fabrication de matériel électronique s’est aussi lancée dans un créneau à valeur ajoutée : elle fabrique des produits finis, au lieu d’assembler des cartes électroniques seulement.

Mais l’entreprise a préservé l’esprit familial créé par son fondateur, Michel S. Côté. « Mon père connaissait chaque employé par son nom, dit Jacques-Étienne Côté. Il savait que l’un était un mordu de pêche, qu’un autre peignait durant ses moments de loisir. Les employés n’avaient pas l’impression d’être des numéros. » Et il en est toujours ainsi aujourd’hui avec le président de 31 ans, qui fait régulièrement le tour de l’usine, saluant les employés par leur prénom, les félicitant pour leurs bons coups et s’arrêtant ici et là pour un brin de jasette.

« Les valeurs [d’une entreprise familiale] sont ancrées dans l’ADN de l’organisation, constate Louise Cadieux, professeure en management à l’Université du Québec à Trois-Rivières et auteure de La Transmission des PME : Perspectives et enjeux. Par conséquent, la plupart des repreneurs familiaux les respectent. »

C’est aussi le cas chez Vézina Assurances, lauréate des Médaillés de la relève en 2007. Depuis sa fondation, en 1978, la firme est reconnue pour le respect dont elle fait preuve envers ses employés, ses clients et ses fournisseurs. Et cela n’a pas changé malgré sa forte expansion depuis que Pierre et Patrice Vézina ont succédé à leur père Jacques.

 Autres générations, autres valeurs

« Il est important de ne pas dévier de la base quand on prend la tête d’une entreprise familiale », dit Pierre Vézina, président et chef de direction, Marketing et Ventes. Fait particulier : les deux frères partagent la présidence, Patrice étant quant à lui président et chef de direction, Exploitation. Tous deux poursuivent dans la voie tracée par leur père.

Lorsque des divergences se manifestent sur le plan des valeurs entre l’entrepreneur-père et ses enfants, dit Louise Cadieux, elles sont surtout liées aux différences générationnelles. « Pour un entrepreneur de mon entourage, il n’y avait pas d’heure pour faire des affaires, raconte-t-elle. Son fils, lui, cherchait l’équilibre entre sa vie personnelle et le travail. Cette différence de points de vue a suscité un conflit lors de la transmission. »

D’où l’importance de communiquer tout au long du processus de relève. « Il faut se parler franchement, insiste Louise Cadieux. Et surtout, ne pas oublier que la communication consiste davantage à écouter qu’à parler. »

Le statu quo, non merci !

Si la nouvelle génération préserve les valeurs du fondateur, elle ne craint toutefois pas les changements. Ainsi, elle met souvent en place les structures voulues pour prendre des décisions plus facilement.

« Mon père, comme bien des entrepreneurs de sa génération, gérait de façon paternaliste et prenait seul les décisions stratégiques », dit Jacques-Étienne Côté. Son héritier consulte davantage. Les décisions sont prises par un comité de direction, et les superviseurs ont un pouvoir décisionnel plus important.

Pierre et Patrice Vézina, de leur côté, ont élargi leurs marchés. Ils visent désormais des PME de plus grande taille et des entreprises évoluant dans des secteurs où les services d’assurance ont une valeur ajoutée, comme le pharmaceutique ou les technologies de l’information. Résultat ? L’effectif a grimpé de 19 à 80 employés, et la prime moyenne a triplé.

 Faire ses preuves pour vaincre les résistances

Par leurs changements et leurs réussites, les repreneurs impriment leur marque au fil du temps. Toutefois, ce processus est plus facile, et la résistance des employés moindre, lorsqu’ils ont fait leurs preuves avant de s’asseoir dans le fauteuil du président.

Pour les frères Vézina, le transfert s’est réalisé sur une décennie. Ils ont acheté les premières actions en 1997 et les dernières en 2006, année de la passation officielle des pouvoirs. Pendant cette période, ils ont épaulé leur père à la direction du cabinet de courtage, eux qui avaient travaillé dans d’autres entreprises du secteur des assurances avant de se joindre à l’entreprise familiale.

« Le fait que nous avions acquis de l’expérience ailleurs nous a donné de la crédibilité auprès du personnel », affirme Patrice Vézina. « Nous ne sommes pas arrivés en faisant les coqs et en jouant la carte « je suis le fils du patron » », renchérit son frère, Pierre. Bonne idée, car de l’attitude des repreneurs dépend grandement la façon dont ils sont perçus par les employés.

Chez Digico aussi, le transfert s’est déroulé dans les règles de l’art. Jacques-Étienne Côté a rempli plusieurs fonctions dans tous les services, ce qui lui a permis de bien comprendre l’entreprise. Et s’il a commencé à la diriger en 2007, à titre de directeur général, il n’en est officiellement devenu président qu’en 2009. « Les employés ont su quelques années à l’avance que je prendrais la relève, dit-il. Mon père avait bien mis la table. »

 

Référence et crédits: http://www.lesaffaires.com/archives/generale/l-art-d-evoluer-dans-la-continuite/531262

NATHALIE VALLERAND . Les Affaires . 28-05-2011